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HRTech France : la vague de M&A qui recompose le marché RH (1/2)

Rédigé par Kevin Kowu | 15/10/2026 09:40

L’œil de l'expert !

En janvier 2024, Exaegis Research analysait la stratégie de croissance externe de Silae, menée en parallèle de celle de Cegid sous l'égide du même fonds, Silver Lake. Deux ans et demi plus tard, les deux trajectoires convergent : le 9 septembre 2026, Cegid et Silae ont annoncé leur projet de rapprochement, sur une valeur d'entreprise de plus de 10 Md€. L'opération est le point d'orgue d'une vague de M&A qui traverse tout le marché français des logiciels et services RH.

L'état du marché

Ce marché devrait passer le cap des 9 Md€ en 2030, avec une croissance moyenne de 10,5 % par an. Les dépenses des TPE-PME progressent plus vite, de 13,4 % par an, et le SaaS représente près des trois quarts de la croissance additionnelle. Ce dynamisme ne garantit pas à chaque éditeur un accès égal à la demande : la valeur se déplace vers le SaaS, vers le mid-market, et vers ceux qui absorbent la complexité réglementaire à la place du client.

Sa structure appelle la consolidation. D’après les résultats de nos recherches, le cœur transactionnel (Core RH, paie, GTA) est plutôt bien équipé ; les couches périphériques restent éclatées. 51 % des organisations sont sous le seuil minimal d'intégration, 54 % ne peuvent pas brancher l'IA sur leur SIRH dans son état actuel, et environ une sur deux vise une suite RH intégrée à deux ans. Le problème n'est plus l'équipement, c'est l'empilement : la valeur va à ceux qui remettent le paysage en cohérence.

Dans un climat d'achat défensif, avec des retours sur investissement exigés à 12-18 mois, les acheteurs se méfient des petits éditeurs par crainte du rachat ou de la faillite. La taille devient plus un argument commercial que financier : la consolidation s'auto-alimente. Exaegis recense plus de 20 opérations en 14 mois sur le SIRH français, portées par trois natures de capital : fonds globaux, stratégiques européens et small-caps en buy-and-build.

Cinq mécanismes à lire entre les lignes

Les opérations de 2025-2026 dessinent une course au contrôle des flux, du canal et de la capacité d'exécution, bien plus qu'une course aux fonctionnalités.

  • La paie devient une porte d'entrée. C'est le flux le plus récurrent, le plus réglementé et le plus riche en données de l'entreprise. Silae l'utilise déjà pour vendre autre chose : génération de documents juridiques (rachat de Kanoon), prévoyance, complémentaire santé, et demain titres-restaurant. Celui qui produit le bulletin détient la relation mensuelle avec l'employeur ; le reste se distribue par-dessus.
  • Le canal comptable est l'actif rare. Dans les TPE-PME françaises qui lui confient leur paie, le cabinet comptable occupe une position privilégiée : il choisit son outil de production et peut recommander les services associés. Cette position permet à une offre d’arriver chez l’employeur avant même l’ouverture d’une consultation. Elle peut ainsi réduire l’effort de prospection et faciliter la mise en service. Cette influence varie toutefois selon le produit. Le cabinet peut décider de son logiciel de paie, tandis que le dirigeant conserve ses arbitrages bancaires et que les responsables RH évaluent les outils destinés aux collaborateurs. Le potentiel de vente croisée dépend donc d’une double adhésion : celle du cabinet, qui doit trouver un intérêt à recommander et accompagner l’offre, et celle de l’entreprise, qui doit gagner suffisamment à l’adopter. Le nombre de cabinets partenaires mesure une capacité de distribution ; sa valeur économique dépend de leur mobilisation et des décisions de leurs clients.
  • La conformité est devenue une arme d'éviction. Fait générateur au 1er janvier 2027, RGDU, DSN de substitution, bulletin rénové, transparence salariale, AI Act : chaque échéance augmente le coût fixe d'un moteur de paie, quel que soit son nombre de clients. Cegid lui-même a renoncé à mettre Cegid Expert Paie au niveau du fait générateur et a orienté ses clients vers Silae. La taille ne suffit pas pour autant : un petit moteur avec une clientèle fidèle et une expertise distinctive reste attractif ; c'est celui qui cumule retard technique et faibles moyens qui devient vulnérable.
  • Les services redeviennent du logiciel. PayFit, désormais rentable, produit la paie de ses clients avec 200 experts. HR Path est valorisé près d'1 Md$ dans une opération menée par Ardian. SD Worx rachète des prestataires de paie français. Le marché rémunère ce qui absorbe la complexité à la place du client.
  • La GTA se consolide par deux voies. Horizontale, par rachat de références et redressement (Octime rachète son concurrent Qoia) ; verticale, par addition de spécialistes rentables (Cervinvest réunit transport, restauration rapide et hôtellerie sous la marque Kinara).

Le milieu de marché pris en tenaille

Les SIRH horizontaux de 5 à 50 M€, sans canal propre ni verticale forte, sont pressés de plusieurs côtés, et la pince change selon la taille de leurs clients.

  • Côté PME, par les acteurs qui tiennent le canal comptable : Cegid-Shine-Silae (plus de 10 Md€ de valeur d'entreprise), Pennylane (valorisé plus de 3,5 Md€), Sage, implanté de longue date dans les logiciels de cabinets, et, à l'échelle européenne, Visma.
  • Côté ETI, par les suites mondiales qui descendent en gamme, et qui tiennent déjà l'achat des grands comptes par la DSI.
  • Sur les métiers de terrain, par les spécialistes verticaux, qui gagnent par la profondeur métier là où une solution pensée pour le siège est jugée hors-sol.

La consolidation accroît la pression sur les éditeurs dont les fonctions sont facilement substituables et dont l’accès au client dépend de partenaires désormais sollicités par des offres intégrées. Cette exposition varie fortement : une expertise métier difficile à reproduire, une distribution directe efficace ou une forte implantation sectorielle peuvent soutenir l’indépendance. La fragilité apparaît lorsque les coûts de conformité et d’acquisition des clients progressent plus vite que la marge disponible pour les financer. Pour un moteur de paie, une échéance réglementaire peut alors accélérer une recherche d’adossement, sans constituer une date limite universelle de cession.

L’acquéreur doit examiner les développements effectivement livrés, le coût restant pour maintenir le produit, la fidélité du parc et l’autonomie commerciale. Ces éléments permettent de distinguer une cible capable de poursuivre sa croissance d’un portefeuille dont l’intégration nécessitera surtout des investissements de remise à niveau.


La convergence finance, RH, réelle en bas, signal faible en haut

Longtemps vendue comme un produit autonome, la paie devient une brique de plateforme : ses données (masse salariale, charges sociales, DSN) alimentent la trésorerie et le pilotage financier.

Sur les TPE-PME, cette convergence est un fait structurel, porté par trois forces. Un même prescripteur d'abord : l'expert-comptable produit la paie et devient l'orchestrateur de la facturation électronique ; il achète une chaîne, pas des briques. Un même flux de données ensuite : l'intégration native de la paie et de la comptabilité supprime la double saisie et les erreurs de lettrage. Un déclencheur réglementaire enfin : facturation électronique et fait générateur obligent les cabinets à rouvrir leurs choix d'outils au même moment. Cette convergence peut passer par des connexions entre éditeurs ou par une intégration au sein d'un groupe ; Cegid-Silae est le premier test à grande échelle de la seconde voie.

Auprès des ETI et des grands comptes, ce n'est pas encore le cas. Les budgets DRH et DAF restent séparés (pour l’instant), les ERP et suites RH sont déjà interfacés, et la rémunération se traite par mise à niveau des suites existantes : 55 % préfèrent améliorer leur SIRH intégré et seulement 11 % prévoient un nouvel outil de rémunération (Exaegis 2026). Les opérations récentes sur ce segment, Sopra HR-Neocase ou Octime-Qoia, ne touchent d'ailleurs pas à la finance. La convergence y viendra plus probablement par la GEPP et le workforce planning (simulation de masse salariale, postes critiques, scénarios d'effectifs), couche qu'Exaegis place à la frontière RH-finance.

Une opération concentre presque tous ces mécanismes : le rapprochement de Cegid, Shine, Libeo et Silae. Nous l'analyserons en détail dans un prochain article.


Découvrez la suite de l'article
: HRTech France : Cegid-Sliae et la bataille du canal comptable (2/2)


Sources

    1. Exaegis, Données de marché et dépenses numériques 2025 à 2030, Ressources humaines, France, édition 2026 ; Tendances d'investissement des organisations, Ressources humaines, édition 2026.
    2. Cegid et Silae, annonce du rapprochement, 9 septembre 2026 : communiqué Cegid, communiqué Silae.
    3. Compta Online, entretien avec Mathieu Perrymond ; Compta Online, recomposition du marché de la paie.
    4. Pennylane, connexion à Silae ; Siècle Digital, levée de Pennylane.
    5. Visma et Wagyz : annonce Wagyz ; Le Mémento, 21 septembre 2026.
    6. HR Path, communiqué Ardian.

 

INFORMATIONS SUR L'AUTEUR

Kevin Kowu,
Research Analyst, Ressources Humaines & Innovations Digitales

Après des études en RH, un master en Intelligence économique et une expérience en gestion de projets SIRH chez Nibelis, Kevin est responsable de l’expertise Ressources Humaines & Innovations Digitales d’Exaegis Research et contribue aux études, tant marketing que stratégiques relatives au Digital RH, ainsi qu’au conseil sur ce domaine.

 

 

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Juliette COURTY-GARNIER
02 46 99 17 31 – juliette.courty-garnier@exaegis.com