L’œil de l'expert !
En janvier 2024, Exaegis Research analysait la stratégie de croissance externe de Silae, menée en parallèle de celle de Cegid sous l'égide du même fonds, Silver Lake. Deux ans et demi plus tard, les deux trajectoires convergent : le 9 septembre 2026, Cegid et Silae ont annoncé leur projet de rapprochement, sur une valeur d'entreprise de plus de 10 Md€. L'opération est le point d'orgue d'une vague de M&A qui traverse tout le marché français des logiciels et services RH.
L'état du marché
Ce marché devrait passer le cap des 9 Md€ en 2030, avec une croissance moyenne de 10,5 % par an. Les dépenses des TPE-PME progressent plus vite, de 13,4 % par an, et le SaaS représente près des trois quarts de la croissance additionnelle. Ce dynamisme ne garantit pas à chaque éditeur un accès égal à la demande : la valeur se déplace vers le SaaS, vers le mid-market, et vers ceux qui absorbent la complexité réglementaire à la place du client.
Sa structure appelle la consolidation. D’après les résultats de nos recherches, le cœur transactionnel (Core RH, paie, GTA) est plutôt bien équipé ; les couches périphériques restent éclatées. 51 % des organisations sont sous le seuil minimal d'intégration, 54 % ne peuvent pas brancher l'IA sur leur SIRH dans son état actuel, et environ une sur deux vise une suite RH intégrée à deux ans. Le problème n'est plus l'équipement, c'est l'empilement : la valeur va à ceux qui remettent le paysage en cohérence.
Dans un climat d'achat défensif, avec des retours sur investissement exigés à 12-18 mois, les acheteurs se méfient des petits éditeurs par crainte du rachat ou de la faillite. La taille devient plus un argument commercial que financier : la consolidation s'auto-alimente. Exaegis recense plus de 20 opérations en 14 mois sur le SIRH français, portées par trois natures de capital : fonds globaux, stratégiques européens et small-caps en buy-and-build.
Cinq mécanismes à lire entre les lignes
Les opérations de 2025-2026 dessinent une course au contrôle des flux, du canal et de la capacité d'exécution, bien plus qu'une course aux fonctionnalités.
Le milieu de marché pris en tenaille
Les SIRH horizontaux de 5 à 50 M€, sans canal propre ni verticale forte, sont pressés de plusieurs côtés, et la pince change selon la taille de leurs clients.
La consolidation accroît la pression sur les éditeurs dont les fonctions sont facilement substituables et dont l’accès au client dépend de partenaires désormais sollicités par des offres intégrées. Cette exposition varie fortement : une expertise métier difficile à reproduire, une distribution directe efficace ou une forte implantation sectorielle peuvent soutenir l’indépendance. La fragilité apparaît lorsque les coûts de conformité et d’acquisition des clients progressent plus vite que la marge disponible pour les financer. Pour un moteur de paie, une échéance réglementaire peut alors accélérer une recherche d’adossement, sans constituer une date limite universelle de cession.
L’acquéreur doit examiner les développements effectivement livrés, le coût restant pour maintenir le produit, la fidélité du parc et l’autonomie commerciale. Ces éléments permettent de distinguer une cible capable de poursuivre sa croissance d’un portefeuille dont l’intégration nécessitera surtout des investissements de remise à niveau.
La convergence finance, RH, réelle en bas, signal faible en haut
Longtemps vendue comme un produit autonome, la paie devient une brique de plateforme : ses données (masse salariale, charges sociales, DSN) alimentent la trésorerie et le pilotage financier.
Sur les TPE-PME, cette convergence est un fait structurel, porté par trois forces. Un même prescripteur d'abord : l'expert-comptable produit la paie et devient l'orchestrateur de la facturation électronique ; il achète une chaîne, pas des briques. Un même flux de données ensuite : l'intégration native de la paie et de la comptabilité supprime la double saisie et les erreurs de lettrage. Un déclencheur réglementaire enfin : facturation électronique et fait générateur obligent les cabinets à rouvrir leurs choix d'outils au même moment. Cette convergence peut passer par des connexions entre éditeurs ou par une intégration au sein d'un groupe ; Cegid-Silae est le premier test à grande échelle de la seconde voie.
Auprès des ETI et des grands comptes, ce n'est pas encore le cas. Les budgets DRH et DAF restent séparés (pour l’instant), les ERP et suites RH sont déjà interfacés, et la rémunération se traite par mise à niveau des suites existantes : 55 % préfèrent améliorer leur SIRH intégré et seulement 11 % prévoient un nouvel outil de rémunération (Exaegis 2026). Les opérations récentes sur ce segment, Sopra HR-Neocase ou Octime-Qoia, ne touchent d'ailleurs pas à la finance. La convergence y viendra plus probablement par la GEPP et le workforce planning (simulation de masse salariale, postes critiques, scénarios d'effectifs), couche qu'Exaegis place à la frontière RH-finance.
Une opération concentre presque tous ces mécanismes : le rapprochement de Cegid, Shine, Libeo et Silae. Nous l'analyserons en détail dans un prochain article.
Découvrez la suite de l'article : HRTech France : Cegid-Sliae et la bataille du canal comptable (2/2)
Sources
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