Parole de dirigeant
La parole est à Sébastien Lescop, Président de Cloud Temple.
1. Quel est le métier de Cloud Temple ?
« Nous opérons les systèmes d'information critiques d'organisations qui n'ont pas droit à l'erreur. Nous les faisons tourner à leur place, jour et nuit, avec nos propres équipes d'ingénieurs, en France. Les armées, la Banque de France, des industriels de la défense, des établissements de santé. Nos infrastructures portent plus de 200 pétaoctets de données sensibles, sous le seul droit européen. Pour donner un ordre de grandeur, c'est l'équivalent d'un examen d'imagerie médicale pour chacun des 450 millions d'Européens.
Nous avons fait très tôt un pari. La souveraineté ne resterait pas une niche réservée à quelques données régaliennes. Elle deviendrait un critère de choix dès la conception d'un système, au même titre que la cybersécurité ou la résilience. C'est exactement ce qui se produit.
Mais la conformité ne suffit plus. Nous détenons l'un des portefeuilles de qualifications les plus complets d'Europe, avec SecNumCloud et HDS en France ou le référentiel C5 allemand. Je considère cela comme un socle, pas comme une stratégie. La vraie bataille est ailleurs : offrir, dans un environnement de confiance, le niveau d'automatisation et d'intelligence artificielle des grandes plateformes mondiales.
Cette bataille, nous la menons déjà. Notre conviction tient en une phrase. C'est l'IA qui doit venir à la donnée, pas la donnée qui doit aller à l'IA. Nous opérons les grands modèles du marché directement dans la bulle de confiance de nos clients. Leurs données ne sortent pas et n'entraînent aucun modèle.
Nous ne voulons pas être seulement le coffre-fort des données sensibles. Nous voulons que Cloud Temple fasse partie des deux ou trois noms qui viennent immédiatement à l'esprit d'une organisation européenne qui cherche où construire une infrastructure critique. »
2. Quelle est votre stratégie d'acquisition ?
« Acheter du chiffre d'affaires ne m'intéresse pas. Acheter du temps, une technologie ou une position peut avoir énormément de valeur.
Notre priorité reste la croissance par nos propres moyens : c'est elle qui prouve que le marché valide la stratégie. L'adossement au groupe informatique français NEURONES nous donne une vraie capacité d'investissement et, surtout, l'absence de pression court-termiste.
Le scénario qui a le plus de sens pour nous aujourd'hui, c'est une implantation européenne. Une présence locale, des équipes, des clients et la compréhension fine d'un marché ne se construisent pas en quelques mois. Une bonne acquisition peut nous faire gagner plusieurs années, en Allemagne par exemple. Nous restons par ailleurs attentifs à des technologies ou à des équipes rares en cybersécurité et en automatisation, mais au cas par cas.
Il y a une chose en revanche qu'on ne peut pas acheter, c'est la confiance. Nos clients nous confient le cœur de leur activité, ce qu'ils ont de plus sensible. Une acquisition ne doit jamais fragiliser cela. C'est pourquoi nous regardons autant la culture et la réputation d'une cible que sa technologie.
Le marché va se consolider, c'est mécanique. Le coût des qualifications et de la R&D dépasse désormais ce qu'un acteur trop petit peut porter. Cette consolidation aura lieu avec ou sans nous. Nous entendons y prendre part. »
3. Quelles sont vos priorités stratégiques dans les 5 prochaines années ?
« Nous travaillons sur trois priorités, et elles sont déjà engagées.
La première est de faire du cloud de confiance un lieu d'innovation, pas un lieu de repli. Pendant des années, on y a mis les données qu'on ne pouvait pas mettre ailleurs. Ce cycle se termine. Nous opérons de l'IA générative en production chez nos clients et nous automatisons l'exploitation elle-même, c'est-à-dire la surveillance et la maintenance quotidiennes des systèmes. Notre objectif est que tout logiciel confié à la plateforme soit exploité et sécurisé par nous, sans que le client ait à s'en occuper. Il y a une réalité économique derrière. Les ingénieurs d'exploitation et de sécurité sont parmi les ressources les plus rares d'Europe. Nos clients passent un temps considérable à recruter ces profils. Notre métier, c'est de leur éviter d'avoir à le faire.
La deuxième est l'indépendance réelle. Un cloud peut être hébergé à cent pour cent en Europe et dépendre entièrement de technologies et de centres de décision situés ailleurs. Il faut regarder sous le capot. Le capital, les équipes, le logiciel, les fournisseurs critiques, la capacité à changer de technologie. Je ne prétends pas que toute dépendance peut disparaître, ce serait de la posture. Regardez la fabrication des processeurs. Nous cartographions ces dépendances, nous les maîtrisons et, chaque fois que c'est possible, nous avons une alternative.
La troisième, ce sont les équipes. Tout ce que je viens de décrire repose sur des compétences rares, et nous avons choisi de les construire plutôt que d'espérer les trouver. Nous formons nos ingénieurs en interne, nous les certifions sur les référentiels les plus exigeants et nous leur confions des systèmes que peu d'environnements peuvent offrir. Mon indicateur de réussite est simple. Que les meilleurs profils d'exploitation et de cybersécurité de France veuillent travailler chez nous, et y rester.
Il n'y a pas de contradiction entre souveraineté et innovation. Il y a un ordre. La confiance d'abord, et tout construire dessus. »
4. Quels sont vos objectifs de développement à l'international ?
« Je préfère parler d'Europe que d'international. Notre marché naturel est européen et il est immense. Je n'ai pas besoin de planter des drapeaux sur cinq continents.
L'enjeu est de servir un groupe français en Allemagne, un groupe allemand en France, et demain une entreprise européenne dans plusieurs régions avec le même niveau de confiance. L'Allemagne est la première étape. C'est le premier marché du continent et le plus exigeant sur les données. Le référentiel C5 nous donne le droit de jouer. Le reste se gagnera client par client.
Je ne crois pas à la réplication des hyperscalers américains en Europe. Nous pouvons inventer autre chose. Des acteurs nationaux forts, intégrés entre eux, des standards communs, et une réversibilité réelle, c'est-à-dire la garantie pour un client de pouvoir partir avec ses données du jour au lendemain. Pas un champion unique, un réseau industriel.
Pendant vingt ans, l'Europe a consommé des plateformes construites ailleurs. Avec l'IA, ce ne sont plus seulement nos usages qui se jouent, c'est notre capacité à décider. Les cinq prochaines années vont rebattre les cartes du cloud européen. Notre objectif n'est pas de profiter de cette redistribution, mais de la provoquer. »
Interview réalisée le 07 août 2026




